La place de la musique dans la vie du chrétien

La place de la musique dans la vie du chrétien

Le chrétien

C’est à Antioche que l’on a donné pour la première fois le nom de chrétiens (christianoï) à des disciples qui avaient accepté de croire à l’enseignement de Jésus et qui voulaient vivre selon ses principes. Tout au long des siècles, des hommes et des femmes ont cru que Jésus était le Christ, c’est-à-dire leur Sauveur et leur Seigneur. Le chrétien est donc, en premier lieu, quelqu’un qui a soumis tous les aspects de sa vie à la seigneurie de Christ, un homme ou une femme dont le but de vie est de glorifier Dieu. Le chrétien n’est pas destiné à vivre en solitaire, il chemine avec ceux qui ont pris le même chemin que lui : il peut prier et agir avec eux, les aider et être secourus par eux, s’entretenir avec eux de leur foi commune, les exhorter, les édifier, les consoler et les instruire.

En même temps, le chrétien est un témoin (Actes 1: 8) qui veut transmettre à d’autres sa raison de vivre et le bonheur qu’il a trouvé. Il cherche à le faire par les moyens les plus appropriés.

Enfin, le chrétien est un homme qui est engagé dans un processus de reconstruction de toute sa personnalité, esprit, âme et corps, pour qu’il puisse présenter à Dieu une offrande agréable (1 Thessaloniciens 5:23) et offrir au monde un exemple valable.

Le chrétien a donc quatre objectifs principaux : louer et glorifier Dieu, édifier l’Église, témoigner de sa foi auprès des non-croyants et être transformé à l’image de Christ.

… et la musique

Les définitions de la musique sont nombreuses. La plupart des auteurs s’accordent pour dire qu’elle est un langage qui va bien au-delà des paroles et permet d’exprimer nos sentiments et nos états d’âme. Parce que l’homme « est avant tout un être de foi, d’imagination et de sentiment » (J. Combarieu, 38 p. 9) – plus que de raison pure – la musique tient une si grande place dans toute civilisation.

La musique est un don de Dieu. Le rythme, la mélodie, l’harmonie reposent sur des données et des lois de la nature. Notre oreille est une merveille de la création, capable de transmettre au cerveau plusieurs dizaines de milliers d’impulsions par seconde. Le « don musical » intrigue les esprits les plus positifs. Dans son épître, Jacques nous dit : « Toute grâce excellente et tout don parfait descendent d’en-haut, du Père des lumières. » (1:17). Et qui refuserait ces qualificatifs à la musique – ou du moins à certaines musiques ? C’est Dieu qui « remplit de chants d’allégresse la bouche de l’homme intègre » disait Bildad à Job (8:21) et Elihu confirme que c’est lui « qui inspire des chants d’allégresse pendant la nuit. » (Job 35:10). C’est lui qui avait déjà ordonné à Moïse d’écrire un cantique et de l’enseigner à tout le peuple d’Israël (Deutéronome 31:19, 22, 30), qui a mis dans la bouche de David un cantique nouveau (Psaume 40:3) et qui a inspiré une trentaine de fois aux psalmistes l’ordre de chanter qu’ils devaient transmettre aux croyants. Jacques répétera cette recommandation dans le Nouveau Testament. (5:13).

Dans la liste des dons de 1 Corinthiens 14:26 accordés pour l’édification de l’Église, le premier nommé est d’ordre musical : « Lorsque vous vous assemblez, les uns ou les autres parmi vous ont-ils un cantique, une instruction… »

Il est significatif que, partout dans le monde, la musique ait été associée à la religion. D’une part, elle a toujours été affectée d’un caractère religieux, et « d’attributions rituelles » (voir B. Gavoty, 75 p. 10). D’autre part, il n’existe « nulle part de religion sans musique » (G. Marchal, 50 p.13). Sans doute parce qu’elle nous apporte, comme le dit Teilhard de Chardin, « le sentiment d’une grande présence ». Aussi n’est-il pas étonnant que Luther et Calvin l’aient appelée « un don de Dieu » – au moins un point sur lequel les deux Réformateurs étaient d’accord, même s’ils ne s’accordaient pas sur son importance et sur sa place dans le culte public. Le chrétien accueille ce don avec reconnaissance, comme tous les autres dons de son Père. Il lui rend grâce pour ce cadeau qui enrichit sa vie et lui apporte un reflet de la beauté et de la perfection divines.

Que faire de ce cadeau de Dieu ?

Supposez que vous ayez envoyé à vos enfants indépendants un beau cadeau dans lequel vous avez mis tout votre amour. Lors de votre prochaine visite chez eux, vous découvrez dans un coin le paquet encore ficelé, tel que le facteur l’a apporté. Quels seraient vos sentiments ?

Beaucoup de chrétiens n’ont jamais pris conscience que la musique était un précieux don de Dieu. D’autres ne se sont pas donné la peine de déballer ce cadeau, de l’examiner et de voir ce qu’ils pourraient en faire. Parmi ceux qui apprécient ce présent, un certain nombre l’utilisent essentiellement pour leur plaisir et ne voient pas trop l’usage qu’ils pourraient en faire pour Dieu. C’est pourquoi il nous faut examiner quelle place Dieu voudrait que la musique occupe dans la vie d’un chrétien.

Les quatre fonctions de la musique

La musique est à la fois moyen d’expression et de communication. Le chrétien peut donc utiliser ce cadeau divin pour exprimer les sentiments qui lui sont propres et qu’il a souvent beaucoup de peine à traduire par des mots : son amour pour Dieu, sa louange et sa reconnaissance pour tout ce qu’il a reçu. Il peut aussi s’en servir pour communiquer avec les autres : encourager les uns dans leur marche avec le Seigneur et transmettre aux autres le message du salut. En même temps, elle développe en lui les facultés que Dieu lui a données et contribue à son épanouissement et à son équilibre.

Nous pouvons donc voir quatre fonctions principales de la musique dans la vie du chrétien : a) louange et reconnaissance : la musique pour Dieu, b) édification en commun : la musique pour l’église, c) transmission du message et témoignage : la musique dans l’évangélisation, d) épanouissement de l’homme entier : la musique pour la « récréation de l’esprit » (J.S. Bach).

La musique pour Dieu

Chanter pour Dieu

Israël était le peuple de Dieu. Tout naturellement, les Israélites chantaient pour leur Seigneur et leur musique avait pour but premier de le glorifier. Dans les quelques centaines de mentions de la musique dans l’Ancien Testament, il s’agit neuf fois sur dix de chanter ou de jouer pour Dieu, de le célébrer. Une trentaine de fois, nous trouvons dans les psaumes l’invitation : « Chantez à l’Éternel, vous qui l’aimez, vous tous habitants de la terre, chantez à l’Éternel notre force, célébrez son nom avec la harpe, avec des actions de grâce…  » (1 Chroniques 16:23; Psaume 81:2; 98:5; 147:7)

Nous avons l’exemple de Moïse, de Déborah, de David surtout, qui s’écriait : « Je chanterai à l’Éternel, car il m’a fait du bien, je chanterai à la gloire de ton nom, je chanterai ta fidélité, mon Dieu, ta force, ta bonté et ta justice. Tu m’as ceint de force afin que mon coeur te chante, je chanterai à l’Éternel tant que je vivrai. Toute la terre chante en ton honneur. » (Psaume 13:6; 18:50; 71:22; 30:13; 104:33; 66:4)

Comme ses compatriotes, Jésus chantait des psaumes avec ses disciples (Matthieu 26:30); Paul et Silas mis aux fers dans une prison faisaient retentir des cantiques en l’honneur de Dieu (Actes 16:25).

Chanter, c’est entrer dans les intentions de Dieu qui nous a accordé ce don et nous demande de l’utiliser pour sa gloire. Les croyants de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance nous en ont donné l’exemple.

Pourquoi chanter ?

Pourquoi chanter plutôt que de dire notre louange à Dieu ? Lorsque je parle, c’est essentiellement mon intelligence qui fonctionne : j’adhère par ma raison aux paroles exprimées par exemple dans un psaume, je les répète parce qu’elles formulent ma pensée. Mais lorsque je chante, une couche plus profonde de ma personnalité entre en jeu : mes sentiments et même mon corps se trouvent impliqués dans la louange. Il suffit de dire, puis de chanter les paroles du Psaume 9:2-3 : « Je louerai l’Éternel de tout mon coeur, je raconterai toutes ses merveilles, je chanterai son nom » pour sentir la différence. La musique souligne le texte, l’amplifie, le grave dans nos coeurs et entraîne dans la louange les couches les plus profondes de notre être dans un élan vers Dieu, elle mobilise notre subconscient et même notre être physique.

Nous chantons pour exprimer à Dieu notre reconnaissance (Psaume13:6), notre émerveillement devant sa bonté, sa fidélité, sa justice (Psaume 71: 22; 101:1), pour lui dire notre joie de lui appartenir (Psaume 98:4; 79:5, 13).

Si un chrétien n’a jamais envie de chanter, même pas « dans son coeur », ne serait-ce pas un signe que quelque chose ne va pas dans sa vie spirituelle ? L’apôtre Paul signale le chant des cantiques comme première manifestation de la plénitude du Saint-Esprit et, en même temps, comme un moyen d’y accéder (Éphésiens 5:19).

« Ce dont le coeur est plein, la bouche déborde » disait Jésus (Matthieu12: 34; Luc 6:45). Si la bouche ne déborde jamais de chants, c’est qu’il y a un vide dans le coeur. Mais si elle déborde, le chant a cette faculté merveilleuse de remplir le coeur encore davantage.

« Quand on suit Dieu, prétendait St-Augustin dans son De musica, il n’y a plus de mots, mais seulement des alléluias. » « Je célébrerai le nom de Dieu par des cantiques, disait David, je l’exalterai par des louanges. Cela est agréable à l’Éternel, plus qu’un taureau avec des cornes et des sabots. » (Psaume 69:31-32). Alexandre Vinet allait jusqu’à dire que « l’adoration est un état d’âme que le chant seul peut exprimer. » Même s’il n’est pas le seul moyen d’exprimer son adoration, il contribue certainement à lui donner un cachet particulier. Dans le Nouveau Testament aussi, l’apôtre Paul nous demande de chanter « à Dieu sous l’inspiration de la grâce » (Colossiens 3 :16).

Fais-moi entendre ta voix

Des dizaines de fois, l’Écriture nous invite à chanter pour Dieu. C’est la réponse qu’il attend de notre part à l’oeuvre de rédemption qu’il a accomplie pour nous et à l’amour dont il nous entoure. Les seules paroles que prononce le berger, l’ami de la Sulamite, celui qui représente Dieu dans le Cantique des cantiques, nous rapportent cette demande : « Mes compagnons écoutent, faismoi entendre ta voix, car ta voix est bien douce. »

Le peuple de Dieu dans ce monde ressemble à la Sulamite. Comme elle, il est pris entre la tentation des offres visibles de richesse, de pouvoir et de jouissances, et la fidélité à l’Éternel Absent qui n’apparaîtra sur la scène de la terre qu’à la fin de l’histoire humaine. Comme la jeune fille, l’Église est invitée à faire entendre sa voix pour chanter les perfections de son Ami. (cf. Cantique des cantiques 5 : 9-14 ; 6 : 3 ; et Alfred Kuen : Sagesse et poésie pour notre temps, p.17-20). Le berger demande ce chant pour lui-même et pour des compagnons qui peuvent symboliser les légions angéliques qui entourent Jésus-Christ dans les lieux célestes et qui sont particulièrement sensibles à la louange de Dieu lorsqu’elle jaillit spontanément de nos coeurs. Nous touchons par là à la vocation fondamentale de l’homme. Dieu nous dit que nous avons été créés pour sa gloire et que le peuple qu’il s’est formé publiera ses louanges (Ésaïe 43 :7, 21; cf. Éphésiens1:4-14 et Alfred Kuen : Pourquoi l’Église, p.10-28). C’est ce que nous ferons durant toute l’éternité (Apocalypse 5 : 9-13). Luther disait que la musique était le seul art qui sera encore pratiqué dans le ciel. Mais nous n’avons pas besoin d’attendre l’au-delà : ici et maintenant, l’Église anticipe déjà sur sa vocation future et éternelle en chantant les louanges de Dieu. Bénédict Pictet disait en 1706 : « Je prie le Seigneur qu’il nous apprenne à chanter ses louanges sur la terre jusqu’à ce que nous les chantions dans le ciel. »

Quand et où chanter ?

Nous pouvons les chanter seuls, dans notre chambre ou notre cuisine en faisant des travaux qui ne réclament pas toute notre attention, en promenade ou en conduisant notre voiture, des cantiques connus ou des improvisations : Dieu les entend, il ne juge pas la valeur musicale comme les hommes, il regarde au coeur, agréant notre désir de le glorifier.

Nous pouvons les chanter ensemble, lorsque nous sommes rassemblés pour le culte. C’était la fonction des Lévites dans le Temple. C’est aussi la vocation d’une chorale d’Église : offrir à Dieu des louanges chantées de tout notre coeur et avec toute la perfection dont nous sommes capables. Nous acceptons les petits chants des enfants avec joie, nous les applaudissons pour leur intention de nous faire plaisir. Mais nous leur apprenons aussi à être peu à peu plus exigeants et à faire mieux.

« L’artiste chrétien a plus d’obligations que d’autres musiciens de viser à la meilleure qualité possible, dans le répertoire comme dans l’interprétation. Nous devrions intensément désirer les applaudissements de Dieu. » (R. D. Dinwiddie Christianity Today 15. 7. 83, p. 20) Une telle vision peut transformer le ministère musical dans l’Église et motiver une formation qui fait trop souvent défaut aux artistes chrétiens.

Jouer pour Dieu

Chanter des cantiques est très important : accompagné par des instruments, le chant prend encore plus de relief ; la musique instrumentale seule peut aussi être une offrande à Dieu. Beaucoup de compositeurs ont dédié leurs oeuvres à des hommes célèbres ou à des personnes qu’ils aimaient pour leur exprimer leur admiration ou leur profonde affection. J.S. Bach dédiait toutes ses oeuvres « à la seule gloire de Dieu » et « à la joie de Jésus ». II disait dans son cours que la musique est « avant tout le plus puissant moyen de glorifier Dieu. » II faut qu’elle « donne une harmonie agréable en l’honneur de Dieu et pour la réjouissance légitime de l’âme. Toute musique n’a d’autre fin que la gloire de Dieu et la récréation de l’esprit. » (cité dans E. Kressmann, 44 p.124)

D’autres musiciens ont été animés des mêmes sentiments. Palestrina, musicien officiel de la Chapelle Pontificale à Rome au XVIe siècle, disait dans une lettre : « Je ne fais rien de plus volontiers que lorsque je me consacre, selon mes propres forces, au don de la musique, c’est-àdire (je ne veux) faire que des oeuvres à la plus grande gloire de Dieu, (oeuvres) qui, d’après leur propre poids en paroles et en pensées, et en même temps soutenues par l’art musical, puissent éveiller facilement les bonnes dispositions de l’homme à la piété. » (cité J. Grindel, p.104)

Guillaume Franck, le chantre de Lausanne, collègue de L. Bourgeois, écrivait dans la préface de son Psautier (1565) : « Je ne me suis proposé d’autre but que l’avancement de l’honneur et gloire de notre Seigneur, en employant le talent qu’il m’a donné au service de son Église. » (cité E. Kressmann, 44 p.123). Ainsi, certaines musiques ont été composées pour Dieu, pour lui offrir ce que le compositeur pouvait faire de meilleur – tout comme les sculpteurs ornaient les façades et les autels des cathédrales des oeuvres que leurs mains avaient façonnées avec amour. Le Psaume 27 juxtapose l’idée de sacrifice et le chant pour l’Éternel (v.6). L’offrande musicale est aussi un sacrifice (en temps, en énergie, en travail). Le compositeur qui l’offre à Dieu lui dit par là combien il le valorise. L’orchestre ou la chorale qui exécute cette oeuvre apporte les mêmes sacrifices, mais les consent joyeusement puisque c’est pour Dieu.


La musique pour édifier l’Église

C’est principalement cet aspect que l’apôtre Paul avait en vue lorsqu’il demandait aux Éphésiens : « Entretenez-vous par des psaumes, par des hymnes et par des cantiques spirituels, chantant et célébrant de tout votre coeur les louanges du Seigneur. » (5:19) ou aux Colossiens : « instruisez-vous et exhortez-vous les uns les autres par des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels. » (3 :16)

Par le chant, nous pouvons dire bien mieux que par des paroles notre bonheur de marcher avec Jésus, notre désir de lui être davantage consacrés, Nous pouvons nous stimuler mutuellement à l’adoration (« À l’Agneau sur son trône apportons la couronne… », « Rendez à Dieu l’honneur suprême… », « Nous venons dans ta maison et nous nous assemblons pour t’adorer… », « Saint, saint, saint est le Seigneur… », « Jésus nous t’adorons… »), à la reconnaissance (« Compte les bienfaits de Dieu »), à la consécration (« Abandonne ta vie, tes craintes… », « Nous sommes au Seigneur et non point à nous-mêmes »). Nous nous exhortons mutuellement à la sanctification (« Veille au matin… », « Christ nous précédant, marchons en avant »), à l’action (« Debout sainte cohorte… », « Il faut bâtir c’est l’heure »). Dans la souffrance et le deuil, nous nous consolons mutuellement (1 Thessaloniciens 4:18) bien mieux par le chant et la musique que par des paroles.

Chanter ensemble chasse la crainte, les angoisses et les incertitudes par le fait de s’associer à la foi ferme et à l’assurance du compositeur qui s’exprimait dans des mélodies comme : « Jésus sort de la tombe, il vit, il est vainqueur », ou : « Je sais en qui j’espère, je sais en qui je crois », « Mon Rédempteur est vivant », « Chrétien, réjouis-toi… » Nulle part dans la musique profane, on ne trouve une expression de sentiments semblables. Ces cantiques sont des témoignages irrécusables d’une joie et d’une foi ferme et assurée qu’aucune philosophie ne peut donner. La calme sérénité de « Jésus que ma joie demeure » de J.S. Bach a convaincu plus d’un incroyant de la réalité de la foi.

Il faut préciser toutefois que « la musique ne peut, par elle-même, amener les gens à adorer » (J.F. Wilson) : l’adoration en esprit et en vérité a sa source non dans le sentiment, mais dans l’esprit, dans la volonté et dans l’amour de Dieu. La musique ne peut pas davantage créer les dispositions spirituelles pour nous approcher de Dieu, seul le Saint-Esprit a ce pouvoir. N’essayons pas de nous servir d’elle comme d’un instrument de manipulation psychologique : les fruits seraient à la mesure de l’instrument, c’est à dire psychiques mais non spirituels, fugaces mais non durables (cf. Jean 15 :16).

Chanter même aux heures sombres

C’est aux heures sombres que la musique révèle tout son pouvoir. Ernest Gordon raconte que, dans le camp de concentration près de la Rivière Kwaï les prisonniers avaient constitué un petit orchestre, malgré tous les efforts de leurs vainqueurs pour leur arracher les derniers vestiges d’humanité. « La musique, dit-il, nous rappelait qu’on peut toujours trouver de la beauté dans la vie, même au milieu des cendres. » (Through the Valley of Kwai, Harper and Row 1962, p.164) W. Edgar (MP, p.1) qui le cite ajoute: « Les blues ont été chantés par les Noirs d’Amérique au milieu des pires difficultés. »). Les Negros Spirituals ont la même origine.

Les plus beaux cantiques sont nés d’une détresse ou d’un deuil et ont été une source de consolation pour d’innombrables chrétiens. Il suffit de citer Paul Gerhardt (1607-1676) qui venait de tout perdre dans la guerre : femme, enfants, foyer, et qui composa le cantique: Befiehl du deine Wege (Recommande ta vie et ce qui blesse ton coeur aux soins attentifs de Celui qui dirige les mondes. Lui qui mène vents et nuages à travers leurs chemins et leurs voies, trouvera bien un sentier sur lequel ton pied pourra marcher.)

Chanter ensemble

Autrefois, on se retrouvait souvent simplement pour chanter ensemble. C’était joyeux, parfois bruyant ou même un brin sentimental, autour d’un harmonium poussif ou d’une guitare maniée par un amateur. On sortait de ces rencontres imprégné d’une atmosphère d’harmonie et de joie, armé contre les influences délétères du monde ambiant. Peu à peu, on apprenait aussi quantité de chants dont les paroles vous soutenaient aux moments de la tentation ou de la détresse. Aujourd’hui, on écoute des ensembles dont la qualité musicale est certainement bien supérieure à ces groupes improvisés, mais il n’est pas certain que l’assistance à un concert ou l’écoute de cassettes ait les mêmes effets.

Une chrétienne nous a raconté que, dans un pays de l’Est, les jeunes se retrouvaient tous les dimanches après-midi dans leur jardin pour chanter des cantiques des heures durant. Je me rappellerai toujours un Lundi de Pâques, peu après la guerre, à la Chartreuse de la Valbonne. Des prisonniers de guerre allemands assis par terre au soleil se sont mis à chanter. Les mélodies s’enchaînaient, les voix se mêlaient, nostalgiques ou vibrantes d allégresse, les heures s’écoulaient portées par cette communion humaine bienfaisante et enrichissante. Pendant toute l’après-midi, ils ont chanté, s’encourageant mutuellement et se fortifiant dans le souvenir de la patrie qu’ils espéraient bientôt retrouver. Ainsi le chrétien se transporte en pensée par ses chants dans la patrie céleste vers laquelle il est en chemin.

La musique pour l’évangélisation

La musique est un moyen privilégié de communication. Les chrétiens voudront bien sûr l’utiliser pour partager avec d’autres ce qu’ils ont de plus précieux. Elle est restée l’une des expressions qui « passe » le plus facilement : la lecture fatigue, les discours font bailler, mais la musique a gardé son pouvoir de fascination. Si elle n’est pas un moyen direct d’évangélisation, elle servira du moins de « pré-évangélisation ». Le compositeur Georges Migot rapporte « l’émouvante définition » qu’une de ses auditrices donnait de la musique : « elle prépare le chemin pour Celui qui vient toujours », et il dit que cette remarque fut pour lui la consécration de toute sa vie. (P. M., p. 33)

Dans la Bible ?

John Blanchard fait remarquer que nulle part, ni dans l’Ancien Testament ni dans le Nouveau, il n’est question d’une utilisation de la musique pour communiquer le message à des noncroyants. Toujours le chant et la musique étaient mis au service du culte, de l’adoration et de la louange. L’antiquité connaissait le théâtre, la danse et la musique. Nous n’avons aucune indication qui nous permette de penser que les Juifs se soient servis de ces moyens pour faire des prosélytes, ni que l’Église primitive ou l’Église ancienne aient utilisé ces formes artistiques pour évangéliser les Grecs ou les Romains. Au contraire, les premiers chrétiens se sont distancés de tout ce qui rappelait les festivités païennes. Les Pères de l’Église ont sévèrement proscrit jusqu’aux instruments de musique dans les réunions chrétiennes parce qu’ils évoquaient pour les jeunes convertis les turpitudes d’un monde auquel ils avaient renoncé.

Mais nous ne vivons plus dans le même contexte. Nous n’avons pas besoin de nous laisser lier par leur exemple justifié par des raisons devenues caduques. Souvenons-nous toutefois du silence de la Parole de Dieu au sujet de l’utilisation de la musique dans l’évangélisation. Le seul récit qui juxtapose le chant et la conversion de païens est celui de Paul et Silas dans la prison de Philippes. Mais les deux apôtres n’ont pas entonné des chants d’évangélisation (qui sans doute n’existaient pas) à l’adresse du geôlier et de leurs co-détenus : ils ont chanté les louanges de Dieu et c’est par ces chants, par le tremblement de terre et l’action du Saint-Esprit, que le geôlier a été convaincu de péché: un exemple à retenir. Nous n’avons aucune prise sur les tremblements de terre, mais si nous chantons les louanges de notre Dieu et si nous le prions d’agir par son Saint-Esprit, nous pourrons encore aujourd’hui voir des merveilles.

L’utilisation du chant pour l’évangélisation peut s’appuyer sur l’exemple de David qui a dit au Psaume 57:10 et au Psaume 108:4: « Je te louerai parmi les peuples, Seigneur ! Je te chanterai parmi les nations. » (cf. Psaume 18: 50). Pour David, les peuples et les nations étaient les païens. Et certainement les 4 000 Lévites constituant son orchestre sacré et sa chorale ont dû impressionner les étrangers de passage à Jérusalem. Mais notons aussi de quels chants David parle : de cantiques de louange, célébrant la grandeur de Dieu. Ailleurs, il évoque les différents attributs de Dieu qu’il veut glorifier par ses chants : sa force (59:17), sa fidélité (71: 22), sa bonté et sa justice (101:1). Il veut chanter en son honneur en évoquant le bien qu’Il lui a fait (13:6), la joie qu’Il a mise dans son coeur (30:13), l’affermissement qu’Il lui a donné (57: 8). Ce sont donc des chants de témoignage, disant à ceux du dehors ce que Dieu est pour nous et ce qu’Il a fait pour nous.

Cette perspective du chant d’évangélisation commande aussi sa forme : il faut que la musique reflète à la fois les caractères de Dieu et les sentiments qu’il fait naître dans le coeur de ses enfants. Elle sera donc très différente de celle du monde pour pouvoir donner, dans un style que les gens du dehors comprennent et apprécient, l’image d’une vie totalement transformée par le Dieu « Tout-Autre ». Elle doit susciter en eux, dans un langage proche du leur, la nostalgie du paradis perdu, la soif de pureté et d’authenticité, le désir d’en savoir plus long sur la source des sentiments exprimés là. Cette double exigence d’une musique d’évangélisation à la fois authentique et efficace (forme compréhensible, style adapté au public actuel – contenu vrai et transparent) constitue le fond du problème de la musique chrétienne actuelle. L’accent mis tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre aspect est à l’origine de toutes les tensions et polarisations autour de ce thème.

Dans l’histoire

L’histoire nous fournit de bons exemples d’utilisation du chant dans la communication de l’Évangile à ceux qui n’étaient pas encore chrétiens. Luther a beaucoup compté sur les chorals pour propager les vérités de la foi chrétienne. Les psaumes huguenots ont joué un grand rôle dans l’expansion de la Réforme. Au XVIe siècle, toute la cour royale chantait les psaumes de Clément Marot sur toutes sortes de mélodies et certains hauts personnages se laissèrent gagner aux idées nouvelles.

Connaissez-vous l’histoire de cette cité qui est passée à la Réforme par l’influence d’un cantique ? Un huguenot arrive dans une ville inconnue. II s’assied sur la margelle du puits de la grande place et se met à chanter des psaumes. Bientôt, les enfants se groupent autour de lui et lui demandent de leur apprendre l’un de ces chants. Les parents s inquiètent et vont écouter à leur tour. Les prêtres les préviennent de ne pas prêter l’oreille à ces chants hérétiques, mais les habitants insistent : ils ne trouvent rien de pernicieux dans ces paroles et ils voudraient bien apprendre de tels chants pour louer Dieu. Ils font donc venir de la ville voisine un « prédicant » pour leur enseigner des psaumes; et il leur annoncera aussi la Parole de Dieu. John Wesley fut tellement impressionné par le chant des missionnaires moraves sur le bateau qui l’emportait en Amérique, qu’il décida d’apprendre l’allemand pour pouvoir converser avec eux et traduire leurs cantiques. Cet épisode marqua une étape importante dans son propre cheminement vers la conversion. Lui et son frère Charles Wesley furent si bien convaincus de la valeur des cantiques qu’ils en composèrent 6 500 au cours de leur ministère (3 par semaine pendant 57 ans). Leur but premier n’était pas l’évangélisation, mais l’enseignement chrétien, la louange et l’expression de leur foi. N’empêche que ces cantiques ont joué un rôle considérable dans l’expansion du réveil méthodiste, c’est à dire dans la conversion de milliers d’hommes et de femmes au XVIIIe siècle – et jusqu’à nos jours.

Chaque réveil fut accompagné d’une renaissance du chant religieux. À Genève, César Malan à lui seul composa un millier de cantiques, sans compter les innombrables poèmes des autres hommes du Réveil adaptés par Madame Lutteroth sur des mélodies classiques. Les « chants du Réveil » ont porté le message de l’Évangile là où aucune parole de prédicateur n’a pénétré. Dans les pays anglophones, Moody se fit toujours accompagner par Ira Sankey qui soulignait souvent le message de l’évangéliste par un cantique improvisé à la fin de la réunion. Ses « Songs and solos » ont fait le tour du monde et ont évangélisé davantage de personnes qu’aucun autre livre humain. Dans les grandes campagnes de Billy Graham, le chant de George Beverly Shea préparait les coeurs à l’écoute du message. On pourrait ajouter de nombreux exemples de personnes qui ont été attirées dans une réunion par de beaux chants, de jeunes qui sont entrés dans une salle d’évangélisation poussés par le désir d’entendre un groupe musical, de gens qui ont entendu une émission évangélique à cause de la musique qui l’encadrait, etc.

Une expérience récente

Une expérience récente en terre missionnaire confirme ce pouvoir de la musique pour ouvrir les coeurs. Pendant des générations, les Touaregs sont restés fermés à l’Évangile, tous les efforts variés avaient échoué auprès des fiers cavaliers du désert. Il y a quelque temps, des membres de la Société Internationale Missionnaire ont composé des chants adaptant des textes bibliques à des mélodies semblables à celles de leur folklore. L’effet de ce nouveau mode d’évangélisation fut extraordinaire : plusieurs tribus se sont montrées réceptives au message

biblique présenté sous cette forme qui faisait appel aux couches profondes du subconscient nourri par la tradition musicale autochtone. Mais ce véhicule n’était que le moyen de faire accepter des paroles bibliques soigneusement choisies et retransmises de façon bien compréhensible. Ce sont elles qui ont touché les esprits et les consciences. La musique ellemême ne convertit personne. « La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole de Christ. » (Romains 10:17). Pour que le Saint-Esprit puisse agir par cette parole, il faut qu’elle soit comprise et reçue. Si la musique devient un instrument de manipulation des foules, les conversions éventuelles ne dureront pas. Mais la musique peut offrir un terrain de rencontre, donner des occasions de contact, créer une atmosphère dans laquelle la parole sera plus facilement écoutée, c’est à dire préparer le chemin à la Parole.

La musique pour épanouir l’homme entier

Le Dr Otto Riecker dit que « la vie spirituelle s’étiole si elle est dominée uniquement par la raison et l’esprit intellectuel. » (Erwecklich singen, p. 25). La musique aide à éveiller et à développer en nous la vie des sentiments, à les affiner et les nuancer. Elle nous fait participer à la vie émotive des autres. Elle donne à notre vie spirituelle une nouvelle dimension. Dans la nature, autour de nous, tout n’est pas fonctionnel. Dieu n’a pas seulement fait pousser des céréales et des fruits pour nous nourrir, il a aussi créé les fleurs, plus belles les unes que les autres, il a donné aux insectes, aux oiseaux et aux arbres des formes et des couleurs innombrables. Il a mis dans le coeur de l’homme un sens esthétique qui lui permet d’apprécier la beauté. Celle-ci a certainement un rôle à jouer dans la re-création de l’homme sur le modèle de Dieu.

Lorsque Bach disait qu’il composait sa musique « pour la gloire de Dieu et la récréation de l’esprit « , il entendait non seulement le plaisir fugace que l’on peut en tirer au moment de l’audition, mais cette transformation intérieure qu’elle opère en celui qui l’écoute. C’est bien ce que la sagesse populaire, les philosophes et les poètes ont dit depuis toujours: un peu partout, on trouve des aphorismes exaltant les vertus de la musique qui « adoucit les moeurs ». Le vieil Aristote prétendait qu’elle « purge les passions et les purifie. » Au XVIe siècle, Ronsard affirmait qu’elle « adoucit un coeur tant soit-il dur ». Selon Stendhal, elle « prédispose à l’amour », pour Stravinsky, elle institue « un ordre entre l’homme et le temps », pour Balzac, elle « a la puissance de nous faire rentrer en nous-mêmes ». Un proverbe chinois allait jusqu’à dire : « Si le roi aime la musique, son royaume est beaucoup mieux gouverné. »

Certaines de ces affirmations sont peut-être osées, mais l’on ne saurait nier l’ensemble des constatations sur lesquelles elles reposent. Elles nous incitent à réserver une place appropriée à la musique dans nos programmes d’éducation et de formation personnelle ainsi que dans notre vie communautaire.

Toutes les musiques ont-elles ces vertus bénéfiques ? Il serait téméraire de l’affirmer. Nous avons vu que, déjà aux temps bibliques, la musique pouvait être utilisée pour exalter les passions perverses de l’homme (Exode 32:6-17; cf. 1 Corinthiens 10:6-8) ou pour le conditionner en vue de sa soumission à l’idolâtrie (Daniel 3:5, 7; cp. Amos 6: 5). Depuis lors, le pouvoir suggestif de la musique a été considérablement renforcé. Par la diversification des harmonies, l’affinement de l’orchestration, l’intensification du volume sonore et l’accentuation du rythme, on est parvenu à faire de la musique un instrument de manipulation psychologique de premier ordre. Cette manipulation consciente ne s’exerce, hélas, pas toujours en vue d’une amélioration de l’homme, comme nous le verrons en étudiant, dans un autre Cahier, l’évolution historique de la musique. Si le chrétien d’aujourd’hui veut épanouir son être intérieur, il est obligé de choisir avec discernement les musiques auxquelles il s’expose.

Soli Deo Gloria

Le chrétien qui cherche sincèrement à connaître la place que la musique devrait occuper dans sa vie trouve dans la Parole de Dieu une directive générale qui s’applique à tous les domaines de son existence : « Faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Corinthiens10:31). En disant « tout », l’apôtre a tracé un cadre suffisamment large pour y faire rentrer toutes nos activités. Il en précise quelques-unes : « soit que vous mangiez, soit que vous buviez » puis il étend le principe à tous les actes qui meublent nos journées : « soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » Celui qui a accepté Jésus comme Sauveur et Seigneur n’est plus un homme autonome, c’est à dire qui fixe lui-même sa loi, sa règle de conduite, il est « sous la loi de Christ » (1 Corinthiens 9:21). Or, Jésus-Christ cherchait toujours ce qui était agréable à Dieu et qui contribuait à Sa gloire (Jean 7:18; 8:29, 49;17:4).

« Nul ne vit pour lui-même, et nul ne meurt pour lui-même. Car si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur; et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur. » (Romains 14: 7-8) « Ne savez-vous pas que vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes? Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu. » (1 Corinthiens 6:1920). « Christ est mort afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (I1 Corinthiens 5:15). « … afin qu’en toutes choses, Dieu soit glorifié par Jésus-Christ. » (1 Pierre 4:11; cf. Malachie 2: 2)

Oui, celui qui est né de nouveau par la grâce de Dieu désire faire toutes choses pour la gloire de Dieu – aussi la musique. Toute son activité se passe sous le regard du Père, il est son enfant et vit en fonction de lui. La musique que nous acceptons d’écouter et celle que nous chantons ou jouons seuls ou à plusieurs – doit contribuer à glorifier Dieu. « À la seule gloire de Dieu » : c’est, comme nous l’avons vu, la devise que Jean-Sébastien Bach avait adoptée et que nous retrouvons sur presque toutes ses partitions :

S.D.G. (Soli Deo Gloria).

Que signifie-t-elle pratiquement pour le chrétien musicien ?

Éviter les fausses pistes

Faire quelque chose pour la gloire de Dieu signifie que nous désirons qu’il reçoive tout l’honneur et la louange suscités par notre action, qu’il soit mieux connu, aimé et servi par un plus grand nombre d’adorateurs. Par conséquent, nous renonçons à la gloire personnelle que nous pourrions en tirer. Le monde de la musique, comme toute l’activité artistique, a été dévié vers la glorification de l’homme. L’un des buts – avoués ou inavoués de tout artiste – est de se faire un nom (cf. Genèse 11:4). Jésus dirait aussi à ce sujet : « Qu’il n’en soit pas ainsi parmi vous. » Matthieu 20:26). Dans un culte centré sur la louange et l’adoration de Dieu, on concevrait difficilement qu’on applaudisse l’organiste ou un autre soliste. La musique est offerte à Dieu comme les prières des fidèles. Les auditeurs s’associent à cette offrande musicale. Ils ne sont pas là, en premier lieu, pour jouir de la musique ou pour en apprécier la qualité et manifester leur approbation.

Faire de la musique pour la gloire de Dieu signifierait-il que nous n’avons plus le droit d’y trouver notre plaisir ? Nous mangeons « pour vivre », certes, mais Dieu ne nous interdit pas de jouir de nos repas. Autre chose serait de vivre pour manger, de passer tout son temps et son argent à varier les menus et à raffiner les plats. La jouissance est devenue l’impératif majeur de notre génération : aujourd’hui, beaucoup de gens ne vivent que pour jouir. La musique tient une large place dans le programme des réjouissances offertes sur le marché. Des appareils de plus en plus perfectionnés sollicitent le mélomane de la fin du XXe siècle. Le chrétien se sait responsable devant Dieu de l’emploi de son temps et de son argent. Il ne saurait donc entrer dans cette course sans fin qui engloutirait toutes ses disponibilités (sur les deux plans cités) pour le simple plaisir d’une jouissance encore plus raffinée. Chacun doit trouver devant Dieu la part qu’il peut consacrer à la musique – part qui sera très variable de l’un à l’autre suivant la vocation, le milieu et les engagements personnels.

Le même problème se pose aussi aux groupes musicaux chrétiens : que signifie pour eux : « jouer à la gloire de Dieu » sur le plan du matériel à acquérir, du temps et des forces à consacrer à leur préparation ? Le problème n’est pas simple. En dessous d’un certain niveau, ils ne se sentent pas crédibles devant le monde. Mais au-dessus, il n’y a pas de limite. Devront-ils donc consacrer des sommes considérables à l’acquisition d’un équipement électronique qui leur permette de concurrencer les groupes du monde, passer tout leur temps à répéter, donc devenir presque des professionnels ? Mais l’impact est-il nécessairement fonction de la technique ? Les expériences nombreuses et diverses ont montré que l’Esprit de Dieu agit toujours à travers les exécutants, c’est à dire par le rayonnement de leur personnalité et le témoignage de leur vie commune. Vous êtes bien d’accord que la prière, la méditation régulière de la Parole de Dieu et l’écoute des conseils fraternels sont plus importantes que le nombre des répétitions et les raffinements de la technique. Réfléchissons bien avant de nous laisser emporter dans l’escalade actuelle.

Tout est permis, mais…

L’apôtre Paul énonce le principe positif « faites tout pour la gloire de Dieu » après avoir posé quatre barrières de sécurité :

« Tout est permis mais tout n’est pas utile » (1 Corinthiens 6:12;10:23) c’est-à-dire ne contribue pas à notre progrès spirituel. Le mot employé par l’apôtre est de la même racine que symphonie (des sons et des accords mis ensemble). Une musique utile nous aide à faire de notre vie un ensemble harmonieux qui glorifie le Créateur.

 » Tout est permis, mais tout n’édifie pas » (1 Corinthiens 10: 23) c’est-à-dire n’aide pas à construire une personnalité chrétienne stable et équilibrée, et surtout, ne contribue pas à créer entre les membres de l’église une communion marquée par une même pensée et un même sentiment. Certaines musiques – comme certaines doctrines – ont un effet diviseur sur une communauté, d’autres unissent dans une même joie, un même élan. C’est ce que le Nouveau Testament appelle édifier (cf. Actes 9: 31; Éphésiens 2:20, 22; 4:16; 1 Pierre 2: 5).

« Tout est permis, mais je ne me laisserai asservir par rien. » (1 Corinthiens 6:12) Les meilleures choses deviennent dangereuses si je risque de perdre ma liberté à leur égard, si elles deviennent nécessaires à mon bien être, si j’en ai besoin pour travailler ou pour être heureux aux moments libres. Aujourd’hui la musique est devenue pour beaucoup une drogue dont ils auraient de la peine à se passer.

La musique est un moyen merveilleux par lequel Dieu peut nous apaiser, nous réjouir ou nous fortifier, mais elle reste un moyen – comme les aliments ou les remèdes – entre les mains de Dieu. Ce n’est pas de la musique elle-même que j’attends ces bienfaits, mais du Père céleste. Je me garderai donc d’y investir plus de temps, de forces et de réceptivité qu’il n’est judicieux, afin de ne pas tomber dans la dépendance à son égard et de ne pas avoir besoin d’elle pour être apaisé, stimulé ou « mis sur orbite ». Pour beaucoup de mélomanes, elle est devenue un succédané de la religion. Ils en attendent tous les bienfaits que le croyant reçoit dans sa communion avec Dieu : consolation, transformation intérieure, libération des passions, communion avec les autres… Je veillerai donc à ne pas faire d’une servante une idole.

« Prenez garde que votre liberté ne devienne une pierre d’achoppement pour les faibles. » (1 Corinthiens 8:9; cp. Romains14:13, 21) Pour un ancien alcoolique, ma liberté peut devenir l’occasion d’une rechute. Ceux qui ont dû être libérés de la passion de la musique par une intervention du Seigneur peuvent être incités à retomber dans leur ancienne dépendance en voyant notre liberté à l’égard de certaines musiques. Mieux vaut donc s’abstenir si cela peut être pour un frère « une pierre d’achoppement ou une occasion de chute, de scandale ou de faiblesse » (Romains14:21).

Les saines motivations

Reflet de Dieu

Faire de la musique à la gloire de Dieu, ce n’est pas seulement éviter les fausses pistes, c’est surtout contribuer à ce que Dieu soit reconnu pour ce qu’il est par un certain nombre croissant de personnes. Glorifier Dieu ou « le nom de Dieu » (Jean 17), c’est manifester et faire reconnaître ses qualités, en particulier, sa grâce, sa grandeur, sa beauté. La musique glorifie Dieu lorsqu’elle reflète ces qualités et les évoque dans l’esprit des auditeurs.

Les instruments inventés par les hommes et les voix des choeurs peuvent s’accorder pour manifester cette gloire de Dieu : faire sentir son amour, resplendir sa lumière et sa beauté. Qui n’a pas été saisi par la puissance de certains chorals de Bach, par les trompettes de Haendel ou le choeur qui ouvre le Psaume 47 de Florent Schmitt ? Qui n’a pas été apaisé par l’air « II conduit ses agneaux » du Messie ? D’autres fois c’est l’ordre l’harmonie de la création que magnifie tel prélude d’orgue de J.S. Bach ou tel Concerto de Mendelsohn. « La musique, dit Harold Best, doyen du Conservatoire de Wheaton, fait partie du culte à Dieu, elle est en elle-même un acte d’adoration. En conséquence, lésiner sur le temps ou les moyens à lui consacrer, en prétendant qu’ils seront mieux utilisés dans l’évangélisation ou la mission, rappelle la remarque de Judas devant Marie répandant son nard précieux sur les pieds de Jésus. »

L’homme devant Dieu

Et moi dans tout cela ? N’ai-je jamais le droit de crier ma révolte, de clamer mes angoisses, de donner libre cours à mes perplexités, de pleurer mes espoirs déçus ? Je suis un être humain, après tout, et autour de moi les gens que je côtoie plongent dans le même bain. N’ai-je pas le droit d’exprimer tout cela par ma musique ? Le Psalmiste aussi a sorti très librement tout ce qui était en lui. Mais relisons attentivement les psaumes : il a toujours recherché, et trouvé, une place juste devant Dieu, une attitude de soumission, d’obéissance et de confiance et, généralement à la fin du psaume, la paix et la joie que seul le Seigneur peut donner.

Mieux que les paroles, la musique peut traduire par sa violence, par ses discordances, son rythme trépidant ou déhanché, la dysharmonie de la vie moderne. Par ses répétitions inlassables, elle reflète le vide intérieur de notre société actuelle. Nos contemporains se reconnaîtront donc aisément dans cette expression musicale qui peut constituer une part légitime d’un programme d’évangélisation dans lequel on voudrait dépeindre la « misère de l’homme sans Dieu ». Mais réfléchissons sérieusement : est-ce que nous voulons nous complaire dans cet état – et dans ces musiques, et nous en nourrir ? Ne serions-nous pas plus heureux si, comme le Psalmiste, nous pouvions trouver des solutions qui se refléteront forcément par nos choix musicaux : les notes retrouvant leur assise tonale, leur équilibre harmonique et leur rythme apaisant ? Une musique à la gloire de Dieu débouche toujours sur une musique de paix (paix dans le sens de Shalom : plénitude, épanouissement, bonheur).

Au nom du Seigneur Jésus

Juste après avoir parlé du chant, l’apôtre Paul dit : « Et quoi que vous fassiez, en paroles ou en oeuvres, faites tout au nom du Seigneur Jésus… » (Colossiens 3 :17). Dans la Bible, le nom représente la personnalité, la nature de quelqu’un. Faire une chose « au nom de quelqu’un », c’est faire comme il l’aurait fait, de la manière qui lui était coutumière, avec son amour et son autorité. Une musique faite au nom du Seigneur Jésus nous apportera le reflet de sa personnalité : sa force et sa douceur, sa vérité et sa pureté, son amour et sa puissance d’indignation devant le mal.

Une telle musique aura donc par moments des sonorités fortes, des accents qui se traduiront dans le style approprié à l’auditoire, mais elle ne se plaira pas à exciter les instincts, ni à conditionner les auditeurs, elle ne restera pas désordonnée, chaotique, excessive ; elle retrouvera la sérénité et l’équilibre qui marquent le triomphe de Dieu sur toutes les forces destructives et dysharmoniques.

Un ami japonais nous a raconté comment il est devenu chrétien. Faisant un voyage touristique en Europe, il est entré dans une église. Tout son être a été profondément touché par la musique qui l’a accueilli : c’était celle d’un Dieu saint, puissant. C’est ce Dieu qu’il voulait connaître et servir. Une jeune femme nous a confié que l’entente et le dynamisme d’une chorale chrétienne l’avaient tellement impressionnée qu’elle a désiré partager leur foi. Dans une prison, une détenue demande une Bible et un entretien avec l’aumônier. Pourquoi ? Un cantique entendu à la radio lui a rappelé brusquement un passé lointain, ordonné et paisible. Vous connaissez vous-mêmes certainement des exemples que l’on pourrait encore ajouter.

 

Cet article a été reproduit avec la permission de M. Alfred Kuen et de M. Charles Eberli. C’est le chapitre 3 du livre Oui à la musique” (ISBN 2-28270031-3) des Éditions Emmaüs, C.P. 68, CH – 1806 St-Légier. Tous droits réservés. Ce livre est épuisé.

 

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